Mathie Gérard

MATHIE_G Songes ovipares-1
Gérard Mathie

Texte de l’artiste

Ô ces corps féminins en leur asile conchylien…

Au commencement inaugural de chacune des pièces de la présente série sont les œufs d’oie dont Mathie collecte les coquilles. La coquille, d’une certaine façon, implique constamment et dans son intégralité l’œuf qu’elle subsume. Mais pour accomplir et assurer cette trajectoire si particulière qui va de l’œuf biologique à l’œuf esthétique, Mathie, au moyen des protocoles plastiques qu’il invente, construit une esthétique ovipare.
L’œuf esthétique, c’est donc la coquille plus le corps féminin qui l’habite. Il épouse avec grâce les courbes internes quasi parfaites de la convexité ventrale l’encoquillant. La position fœtale des corps n’est nullement une régression vers la vie embryonnaire de l’œuf biologique qui n’existe plus désormais ou seulement comme passé intérieur de la coquille. Cette position est une posture désirante traversée par la vie. Ces belles semi-endormies repliées sur elles-mêmes sont néanmoins actives : lovées dans la patience de leur sensualité, elles couvent le feu de leur érotisme.
Contrairement à l’œuf biologique clos sur lui-même, l’œuf esthétique dont la coquille est ébréchée, est ouvert. Mathie en effet ouvre les œufs esthétiques sur le monde alors même que ceux-ci nous offrent des visions gravides d’autres mondes possibles. L’esthétique ovipare est une forme développée en variation de la poétique plastique de l’œuf. La matière première matricielle, énergétiquement génératrice, est la coquille, et pour qu’elle devienne une surface volumique ovoïde prise dans le processus plastique la métamorphosant, Mathie la dote d’un graphisme rythmique qui la met en mouvement. Ce peut être des points et contrepoints vibrant sur eux-mêmes attribuant à la coquille une marbrure mouchetée, ce peut être l’écriture minusculisée de l’artiste qui, tel un rhizome alphabétique, transforme la coquille en un parchemin minéral où court un poème. La rythmique graphique connecte son dynamisme variable avec la position fœtale. Et c’est la surface de corporéité désirante qui solidifie la résistance fragile des coquilles comme autant d’enveloppes calcaires inséparables des corps. Ces corps dans leur densité physique sont essentiels pour appréhender le monde à travers le prisme des œufs ouverts. Mathie conjugue ici la consistance poreuse du calcaire et la dimension charnelle qui excède les corps pixellisés, et cette conjugaison s’effectue dans une exubérance poétique et anthropologique, c’est la rythmicité du graphisme qui dépose les signes de l’humain. L’œuf est la forme concrète de cette esthétique ovipare qui scelle la relation symbiotique des corps et des coquilles dans toutes leurs interactions, dans toutes leurs répétitions différenciées. C’est elle qui distribue les sensations physiques et abstraites que nous éprouvons sur la matérialité même du plan visuel réel dans sa figuration numérique et manuelle.
Vers qui, vers quoi dérivent-elles, ces belles endormies dans l’habitacle de la coquille comme un vaisseau interstellaire au milieu des songes ovipares? Vers qui, vers quoi dérivent-elles quand, dans l’espace cavernicole de la coquille, elles deviennent des troglodytes hiéroglyphiques, évidentes et hermétiques, limpides et complexes ? La nudité de leurs corps nidifiés est aussi un imaginaire mis à nu et leur chair de marbre liquide devient la chair même de l’espace esthétique. Alors, à quoi, à qui pensent-elles depuis leur peau pixellisée où couvent également les désirs bruts ou délicats, crus ou sophistiqués de celui qui les regarde ? Peut-être murmurent-elles que rien ni personne jamais ne nous ôte la puissance d’aimer, à moins qu’elles ne prolongent dans leurs lignes itinérantes les rêves calcaires de la terre juste avant la tempête…

Joël Couve, Juin 2020

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